15.30  Un immeuble palimpseste (cancelled)

Déclenchée le 13 avril 1975, la guerre du Liban ravage, dès septembre de la même année, le cœur de la capitale. Le centre historique, qui constituait jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle Beyrouth intra muros, est en feu. Les factions rivales s’y entretuent et se livrent à des actes de vandalisme, du plasticage au pillage. De cette date à 1990, la capitale libanaise est coupée en deux secteurs antagonistes (Est et Ouest) se situant de part et d’autre d’une ligne de démarcation ; « no man’s land » envahi par la végétation et où les tireurs embusqués sèment la terreur. 

C’est sur cette ligne de front que se trouve la maison Barakat ou « Maison jaune ». Construite en deux phases par deux architectes différents, cet immeuble bourgeois emprunte des éléments de l’architecture domestique locale urbaine (plan à hall central) et rurale (terrasses) ainsi que des inspirations classiques (péristyle) et art déco. Un parfait exemple de l’éclectisme en vigueur entre les deux guerres mondiales, dans un Liban sous mandat français. 

En 1975, les habitants de l’immeuble sont contraints au départ. Ils sont remplacés par les combattants des milices chrétiennes qui s’y abritent pour mitrailler leurs adversaires ainsi que les rares passants. La presse baptise le lieu « Porte de l’enfer ». L’état de l’édifice se dégrade du fait des impacts de balles et d’obus. À l’intérieur, il se mue en forteresse invisible. Les éléments armés y érigent des barricades de sacs de sable et de barils. Par la suite, il édifient des blockhaus en béton armé, monolithiques et autonomes. 

En 1990, avec l’arrêt des combats, l’Immeuble Barakat est, à nouveau, abandonné, de ses guerriers cette fois. Hors d’usage, ruiné, il n’est pas pour autant réintégré par ses habitants. Il fait partie d’une meute d’immeubles fantômes qui hantent le paysage urbain et sont promis à une démolition certaine. Pendant ce temps, la zone du centre-ville est confiée à une société, Solidere, qui établit un plan directeur de reconstruction, exproprie les ayants droit et rase 70 % du bâti. L’immeuble Barakat est situé en dehors de ce périmètre privatisé. Ses propriétaires souhaitent s’en débarrasser, mais une architecte activiste, Mona Hallak, s’engage dans une lutte pour sa préservation. La Maison jaune devient une icône dans la ville et l’objet d’une lutte entre les partisans d’une tabula rasa et ceux d’une préservation patrimoniale. Machine à remonter le temps, elle est aussi bien un témoin des « jours heureux » dans la mémoire nostalgique d’un Beyrouth « perdu » que de l’ingéniosité des combattants-bâtisseurs qui ont enchâssé leurs postes de combat, instrumentalisant les perspectives avec lesquelles les architectes avaient ouvert les logements sur la ville pour agencer leurs axes de tir. D’un élégant édifice résidentiel, il est devenu un chef-d’œuvre de l’architecture militaire et de la dissimulation. 

En 2006, la municipalité de Beyrouth acquiert le bien-fonds en vue de le transformer en musée et centre culturel. Le projet est lancé en 2010 et les travaux en 2012. L’immeuble Barakat, sauvé, devient Beit Beirut (la maison de Beyrouth). Alors que les travaux sont en cours d’achèvement, des voix discordantes s’élèvent tant sur les choix architecturaux que sur le propos. On demande en effet à Beit Beirut d’être un lieu dédié à la fois à la mémoire et au savoir historique, ce qui n’est pas sans contradictions. Ce conflit renvoie aussi bien aux problématiques de la préservation et de la rénovation : l’impossibilité de sauvegarder la ruine « dans son jus » ; le débat sur l’histoire et la mémoire dans une société qui est loin d’être apaisée.

Participant
Université Paris IV Sorbonne