11.30  Enjeux d’un processus de patrimonialisation dans l’Irak post-Saddam : le cimetière de Wadi Al-Salam à Najaf

La rupture politique qu’a constitué la chute du régime de Saddam Hussein en Irak en 2003 a ouvert le champ officiel du patrimoine, jusque-là verrouillé par les institutions étatiques, à une variété d’acteurs dont l’imaginaire identitaire était précédemment marginalisé, voire réprimé. C’est le cas, tout particulièrement, de l’imaginaire religieux chiite qui s’appuie sur des croyances et des pratiques de piété centrées sur les tombeaux des imams canoniques dont la majorité est située sur le territoire irakien. Un des hauts lieux de la piété chiite, réinvesti en masse par les croyants dès la chute du régime ba’athiste, est la ville de Najaf qui s’est développée depuis l’époque médiévale autour de la tombe de l’Imam 'Ali et du cimetière adjacent de Wadi al-Salam, et ce, en vertu de la croyance dans le pouvoir d’intercession de l’imam pour les choses de ce bas monde, mais également en faveur des âmes des défunts afin de faciliter leur passage vers l’au-delà ainsi que lors du jour de la résurrection. Najaf est ainsi redevenue en moins d’une décennie un pôle d’attraction pour les chiites du monde entier qui s’y rendent en pèlerinage à diverses dates du calendrier religieux – dont les grand deuils de 'Ashura et Arba’in –, s’y font enterrer et y visitent leurs morts. Le cimetière a vu son volume d’activités, sa taille et son poids économique, local et international augmenter considérablement au point où il est sans doute devenu le plus grand cimetière en activité dans le monde. Cependant, ces dynamiques se sont appuyées sur les institutions religieuses et sur les entrepreneurs privés des secteurs funéraires et du tourisme religieux, dont les sphères d’influence et d’activité sont transnationales, tandis que les retombée financières et symboliques de l’expansion du cimetière et du pèlerinage au tombeau de l’Imam 'Ali échappaient au secteur public irakien très affaibli dans le contexte d’un État en reconstruction. Plus récemment, les institutions publiques nationales en charge du patrimoine ont cherché à négocier un rôle dans la gestion du cimetière, s’appuyant pour cela sur l’UNESCO et les normes internationales, tout particulièrement la Convention de 1972 sur le patrimoine mondial. Ce faisant, les acteurs étatiques concernés ont adopté un discours patrimonial qui départicularise le rôle du cimetière et, partant, des tombeaux des imams chiites, et tente d’obtenir un consensus autour de leur valeur pour les sunnites mais également pour d’autres religions monothéistes. 

Sur la base de ma recherche ethnographique en cours en Irak, je présenterai, dans une première temps, les enjeux économiques, politiques et symboliques liés à l’initiative visant à faire reconnaître la valeur universelle du cimetière grâce à son inscription au patrimoine mondial. Dans un deuxième temps, j’aborderai l’articulation entre plusieurs registres de la construction patrimoniale afin de mettre en lumière quelles notions de tradition et d’identité sont mobilisées par les acteurs à différentes échelles (locale, nationale, régionale et transnationale), mais également les tensions entre discours à visée universelle – celui des normes du système inter-étatique et celui des normes religieuses –, ainsi que la manière dont les acteurs, au sein d’un cadre national, se positionnent par rapport à ces normes.

Participant
Institut français du Proche-Orient

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