14.00  Les Indiens en isolement comme patrimoine vivant

Un groupe humain peut-il devenir le patrimoine culturel d’un autre ? Jusqu’à quel point est-il possible de manipuler les limites de la catégorie du patrimoine vivant pour y intégrer des êtres humains ? L’enjeu de cette communication est de répondre à ces questions à partir de l’ethnographie réalisée auprès du groupe Kakataibo de la famille linguistique pano en Amazonie péruvienne. Dans les ontologies animistes des basses terres d’Amérique du Sud, les plantes, les animaux et les artéfacts se voient attribuée souvent la même intériorité (subjectivité, intentionnalité, capacité d’agir) que les humains. Nous proposons de réfléchir sur les conséquences de cette conception particulière du vivant sur les processus de patrimonialisation, ainsi que sur ce qui est patrimonialisable aux yeux des Amérindiens. L’hypothèse que nous allons défendre ici est que les kamano, des Indiens vivant en isolement, sont devenus partie intégrante du patrimoine vivant des Kakataibo, incarnant l’indianité « authentique » que les Kakataibo mêmes n’ont pas su conserver.

L’existence des kamano est souvent mise en doute, aussi bien par les ethnologues qui ont travaillé dans la région que par certains Kakataibo. Toutefois, il existe une série de récits de rencontre de ces êtres, qui suivent le même schéma narratif que Pierre Déléage (2005) a identifié en analysant les récits de rencontres avec les esprits yoshi chez les Sharanahua, un autre groupe pano. Ces récits à la troisième personne font apparaître les kamano comme des êtres sauvages, dangereux et surtout difficiles à voir, sorte de figure d’altérité radicale associée à celle de l’ennemi. Or, depuis quelques années, cette représentation foncièrement négative des kamano a sensiblement changé chez les Kakataibo plus jeunes, plus engagés politiquement et mieux intégrés à la ville que leurs aînés, et cela malgré l’absence de nouveaux récits de rencontre. Dans le nouveau discours, les kamano apparaissent comme une sorte de fossiles vivants, un réceptacle de la traditionalité fantasmée, dont la survie est mise en danger et qui doivent être protégés à l’intérieur de réserves créées dans ce but. Nous nous attacherons à décrire la manière dont ces différentes perceptions des kamano coexistent aujourd’hui dans les discours kakataibo, en mettant l’accent sur l’importance du rôle qu’ont joué les organisations non gouvernementales (ONG) étrangères dans l’émergence d’une perspective patrimoniale chez les Kakataibo sur les kamano. Par ailleurs, en mettant en lumière les enjeux politiques, culturels et identitaires sous-jacents au projet de création des réserves territoriales pour les Indiens vivant en isolement, nous montrerons la rencontre maladroite de deux épistémologies et de deux manières de construire le savoir dans le cadre d’une même action politique, qui s’est soldée finalement par un échec.

Nous soutenons que, plus qu’un enjeu territorial, les kamano, dont l’ontologie reste incertaine, constituent surtout un réservoir d’images séduisantes de l’indianité à l’« état pur » que les Kakataibo ont su s’approprier. Dans le contexte actuel, ces images ont acquis un pouvoir exceptionnel après avoir attiré l’attention des médias et des ONG, contribuant ainsi à forger une « culture » kakataibo objectivée et ethnicisée.

Il ne s’agit pas du seul groupe amérindien qui considère ses voisins vivant en isolement comme un patrimoine. Les Matsigenka, autre groupe d’Amazonie péruvienne, ont pour habitude d’utiliser le terme « notre musée » pour désigner le village des kirineri isolés. Penser les êtres humains comme faisant partie du patrimoine offre un angle original et pertinent pour aborder non seulement le mouvement de patrimonialisation actuellement en cours en Amazonie ainsi que les théories amérindiennes du patrimoine, mais plus généralement la complexité et les ambiguïtés des processus d’intégration des groupes indigènes à la société nationale.

Participant
Laboratoire d'Ethnologie et de Sociologie Comparative (France)
Postdoctorante en anthropologie

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